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Travaillons ensemble à bâtir un avenir commun
Première conférence canadienne sur la santé mentale et la surdité

L'impact De La Perte Auditive Sur La Communication Verbale

Par : René Rivard

On dit que la première étape vers la solution d'un problème consiste à bien comprendre le problème. J'espère que la plus grande partie de ce que nous ferons ici aujourd'hui sera d'apprendre à comprendre le problème. J'espère aussi qu'une fois que nous aurons exploré le problème, nous serons en mesure de partager nos points de vue à ce sujet. Je suis sûr qu'il nous restera encore des questions à la fin, mais j'espère qu'elles seront dans un contexte qui nous offrira quelques directions vers des solutions concrètes. Aussi, nous allons acquérir cette compréhension ensemble, ce qui fait qu'il est important de partager vos expérience avec les autres personnes présentes. Dans ce sens, je me sens plutôt comme un animateur qui a fait un peu de recherche qui peut aider à jeter un éclairage sur vos expérience partagées, mais vous allez apprendre plus les uns des autres que de moi. Je serai satisfait si je peux créer un contexte qui peut vous aider à faire cela.

Le "problème" qui nous intéresse est le suivant : "Qu'arrive-t-il à la communication entre deux ou plusieurs personnes lorsqu'une de celles-ci connaît une perte auditive ?" Ces personnes peuvent entretenir des relations personnelles comme amis et époux ou des relations professionnelles comme collègues de travail de pourvoyeurs de services. Pour la personne qui a une perte auditive, cela pourrait vouloir dire que sa relation avec la société en général affectant des activités comme regarder la télévision, écouter les nouvelles, aller au théâtre ou à un concert. Toutes ces circonstances sont des opportunités de communication, l'essence même de notre participation à notre société. Tous souffrent suite des conséquences d’une perte auditive.

Je pense que je devrais commencer en disant que mon premier but dans la vie est de bien communiquer avec les autres. Il faut comprendre que chaque personne a des façons différentes de communiquer et qu' on doit respecter le style de communication de l'autre, qui peut être basée sur la personnalité, mais également sur d'autres aptitudes physiques plus fondamentales, comme la capacité d'entendre les mots. La communication met en présence au moins deux personnes qui sont à tour de rôle transmetteur et récepteur. Et, si une de ces personnes est incapable d'entendre certains mots, comment peut-on s'attendre à ce qu'elle comprenne immédiatement des phrases complètes et des conversations, et que, par conséquent, elle participe pleinement au processus de la communication ? Toutefois, lorsqu'il y a perte auditive, la responsabilité' du manque de communication qui s'ensuit est ordinairement attribuée seulement a la personne ayant une perte auditive. Mais, quelle que soit la capacité' auditive ou au défi de communication analogue que l'autre peut vivre, il est important que le communicateur, s'il tient a se faire comprendre, s'assure que l'autre personne a un accès à l'information qui est pertinente a la communication, et encore plus Si on s'attend a ce que l'autre participe en tant qu'égale au processus de communication. Les personnes ayant une perte auditive peuvent avoir le sentiment que leurs interlocuteurs entendait ont des lacunes de ce côté, et ils peuvent souvent avoir raison. Nous devons comprendre pourquoi.

On a beaucoup parlé, ces dernières années, des merveilleuses innovations et des développements qui se sont produits dans le monde de la technologie. Beaucoup de ces développements technologiques ont eu un énorme impact sur les personnes ayant une perte auditive et ont ouvert un nouveau monde d'interaction entre les personnes sur l'Internet. Des outils comme le système "ICQ" (je te cherche) a ouvert les autoroutes de la communication dans le monde entier. Les personnes sourdes, devenues sourdes et malentendantes ont été capables d'utiliser ces outils pour avoir finalement accès a d'innombrables services et à des sources inépuisables d'information. Toutefois, ce fait peut avoir assombri nos tentatives de comprendre et d'améliorer notre compréhension de la communication personnelle, face-à-face entre deux personnes. Que se passe-t-il lorsqu'une des deux personnes ne peut entendre qu'une partie des mots prononcés par l'autre ? N'est-ce pas la composante la plus importante de la communication les interactions face-à-face, avec l'expression du visage et le langage corporel ?

Je suis entendant, et je n'ai absolument aucune perte auditive dont je suis conscient... heu...peut-être une légère perte d'audition sélective due à la situation. Pourquoi alors ai-je osé m'intéresser à un tel groupe avec la prétention que je pourrais peut-être donner une certaine explication aux problèmes de communication qui les touchent ? Je travaille depuis de nombreuses années dans le domaine de la santé mentale et je crois avoir essayé de développer une compréhension du lien qui existe entre la communication et les problèmes reliés à la santé mentale. S'il vous plaît, ne vous offensez pas de l'usage que je fais des termes "problèmes de santé mentale". Nous avons tous des problèmes de santé mentale, qui émanent tous des pertes que nous subissons dans nos vies. La perte auditive est une de ces pertes. Cependant, et c'est là un point très important, il s'agit d'une perte plus importante et plus nocive que beaucoup d'autres, en ce qu'elle affecte le processus de communication. Elle touche à toutes nos relations humaines, que ce soit avec nos familles, nos amis ou nos collègues de travail. On ne souffre pas seulement d'une perte importante, on est également affecté par l'incapacité de communiquer avec d'autres concernant cette perte.

Je dois ajouter ici que, depuis que j'ai offert de faire une présentation sur ce sujet à cette conférence, j'ai eu la bonne fortune de rencontrer quelques personnes qui avaient récemment connu une perte auditive et avec lesquelles j'ai partagé quelques-unes de mes idées. Elles m'ont littéralement passé à tabac, bien amicalement quand même, et je crois que le résultat est que ma présentation n'en sera que plus utile pour vous. Merci, Linda et Cession.

Alors, avant de commencer, j'aimerais vous inviter à faire un petit jeu avec moi. Nous allons laisser voguer librement notre imagination. Je vais vous présenter un certain nombre d'idées et de situations que je vais vous demander d'imaginer, chacun pour soi. Vous pouvez rester brefs ou élaborer à loisir, mais la spontanéité est importante. Si vous changez d'idée à propos de quelque chose, bien, mais vous voudrez bien vous en souvenir plus tard.

Réchauffement : Un sentier (ne pas oublier de demander aux auditeurs de regarder le sentier qui s'étend devant et derrière eux), les bois, une tasse, une clôture, un ours, un téléphone, un lac, une maison.

J'ai toujours trouvé que ce test était amusant et révélateur, et j'espère que vous avez été capables d'en rire un peu. Mais, j'aimerais maintenant vous poser une question : "Vos réponse auraient elles été différentes avant votre perte auditive ou celle de votre partenaire ? Dans l'affirmative, de quelle façon ? C'est pourquoi je vous ai demandé de visualiser le sentier qui se trouvait devant vous et aussi derrière vous. Je ne vous demanderai pas de répondre à ces questions maintenant, en public, mais je vous demande d'y répondre pour vous-mêmes et de réfléchir à la façon dont elles reflètent les changements qui se sont produits dans votre vie suite à la perte auditive. Ce que j'espère, c'est que cette compréhension des changements qui se sont produits dans la perception que vous avez de votre environnement immédiat, combinée à une compréhension des changements survenus dans le processus de communication vous aideront, ainsi que votre famille, vos amis, vos pairs et vos employeurs, à découvrir des stratégies de communication qui aident à une meilleure compréhension des manques de communication et qui offrent des solutions qui allègent les frustrations vécues par les deux parties. Je ne vous propose pas d'offrir ces solutions, étant donné leur caractère hautement individuel, mais, comme je l'ai dit plus tôt, vous pouvez les trouver plus facilement si vous avez une meilleure compréhension du problème.

Je suis sûr que nous pouvons tous partager des expériences, parfois drôles et parfois moins drôles, que nous avons vécues, où il y avait une panne dans le processus de communications, et les frustrations, la colère et l'isolement qui s'en sont suivis, résultat des mauvaises communications. Mais mon intention première n'est pas de vous parler ici de l'impact émotif de la perte auditive. Je n'ai pas prévu traiter des changements dans les relations entre la personne qui devient sourde ou qui l'est devenue et les autres, soit au travail, soit avec la famille et les amis. Je crois que ces sujets ont déjà fait abondamment l'objet de discussions par d'autres. Je vous suggérerais de lire "Life after Deafness", de Bena Shuster. J'avais plutôt l'intention de discuter des mécanismes de la communication verbale et des changements qui se passent lors de la perte de l'ouïe. Il se peut que je touche, de fait, aux deux domaines, mais mon objectif premier est de discuter de communication. Le résultat que je vise est double :

1. Quand les entendants et les malentendants réaliseront qu'il y a un processus mécanique qui est en train de changer et quand ils comprendront de quelle façon se fait ce changement, nous aurons tendance à devenir beaucoup moins frustrés les uns par rapport aux autres.

2. Si nous, entendants et malentendants, comprenons ce qui est réellement en train de se passer avec l'usage que nous faisons des mots suite à la perte de l'ouïe, nous serons dans une meilleure position pour faire un usage plus efficace de ces mots.

La substance de ces idées est issue de mon expérience personnelle en tant que conseiller entendant en santé mentale qui essayait de comprendre pourquoi ce que je croyais être mes compétences cliniques "éprouvées" semblaient devenir inefficaces lorsque je conseillais une personne ayant une perte auditive. J'étais incapable de comprendre pourquoi les compétences cliniques qui s’étaient avérées bien marcher dans le passé me faisaient présentement défaut, et faisaient donc défaut au client ou à la cliente. Finalement, il m'apparut que le problème ne se situait peut-être pas du côté des techniques de counselling, mais plutôt du côté du processus de communication entre moi-même et le client ou la cliente. Même si le client et moi nous nous entendions bien évidemment, même si nous sentions que la relation client/thérapeute et la confiance étaient établies, même si nous voulions poursuivre le processus, à un certain moment, les communications étaient coupées. Je ne savais plus quel était le point focal des préoccupations du client/de la cliente. Ma seule option était d'explorer le processus de communication. Je ne vais pas entrer dans les détails de ces situations particulières, mais je dirai que la recherche dans ce domaine m'a mené à certaines observations pertinentes concernant la communication avec les personnes malentendantes. C'est de cela que j'aimerais vous entretenir aujourd'hui. Je devrais ajouter que, aux toutes premières étapes de cette entreprise, j'ai présenté ces idées a un groupe de couples où l'un des partenaires était en train de subir une perte de l'ouïe et que, bien qu'à ce moment-là peu de recherche ait été complétée, ils ont tous confirmé mes observations quant aux raisons pour lesquelles la rupture des communications faisait écho à leur expérience. Cela m'a convaincu d'étendre mes observations à la perte auditive progressive et tardive, ainsi qu'à l'apparition précoce de la surdité.

Une partie de ce que je vais présenter à ce point-ci peut sembler technique et scientifique, mais ne laissez pas cette impression vous déranger. L'intention est de montrer qu'il y a une recherche scientifique qui soutient ce que je dis et je vais tenter de présenter cette information d'une façon telle qu'elle s'accumule pour former le contenu le plus important, la compréhension pratique qui facilitera la communication de tous les jours.

La perte auditive a un impact dramatique sur la communication verbale quotidienne entre les individus, que ce soit dans le contexte de la vie familiale, du milieu de travail ou des relations sociales. Il est important de comprendre comment la communication est affectée par la perte auditive si nous voulons trouver des façons de réduire les frustrations de toutes les parties en cause. Lorsque nous comprenons pourquoi la communication est coupée, nous pouvons compenser cette perte et réduire la frustration que tous éprouvent de ce fait.

Ceci dit, examinons des exemples concrets de ce processus de communication. J'ai essayé de développer des exemples visuels des changements qui surviennent dans le processus de communication suite à la perte de l'ouïe et l'impact de ce changement sur le processus de la pensée. Examinons une phrase qui serait tout à fait normale et acceptable dans la plupart des conversations entre deux entendants.

Hier, j’ai rencontré ma soeur qui m’a dit qu’elle rentrait de la Toscane où elle avait fait un voyage fantastique.

Qu'arrive t il à cette phrase lorsque l'auditeur connaît une perte auditive ? Si la perte auditive est minime, 1'auditeur peut manquer quelques mots et entendre quelque chose comme ceci :

elle a                mon frère          lui          il             Hongrie           il

Hier, j’             ai rencontré ma      soeur qui m’       a dit qu’ elle rentrait de la Toscane où elle avait fait un voyage fantastique.

C'est-à-dire, que pour un certain nombre de mots exprimés, la personne qui a une perte auditive devra décider entre un certain nombre de possibilités avant d'en arriver à une conclusion concernant le sens réel de ce qui a été exprimé.

Au fur et à mesure que la perte auditive progresse, le nombre de mots qui peuvent être mal compris augmente, pour créer un effet semblable à ceci :

elle       a            mon      frère      lui           il                Hongrie               il

Alors, tu as                            mère            t’        as       ils        Norvège        ils          vu        film      affreux

Hier,          j’          ai       rencontré ma         soeur  qui m’     a    dit qu’ elle    rentrait   de la Toscane    où elle    avait    fait     un voyage     fantastique.

Lundi, ils ont                      mes cousins                 leur ont                  ils rentraient du Maroc         ils        vécu            drame       épeurant.

            nous avons                               mon copain            nous              il            Bretagne

Une première observation s'impose devant ces exemples. Les entendants communiquent d'une façon linéaire. La personne qui subit une perte de l'ouïe vit un changement dans le processus de communication qui laisse des trous ou des blancs dans le contenu exprimé par le processus linéaire. À mesure que la perte auditive progresse, la communication devient moins linéaire. Là où, dans la “phrase d'entendant", tous les éléments sont présentés d'une façon linéaire, dans une telle mesure qu'on peut ordinairement prédire la fin de la phrase avant de l'avoir entendue, lorsqu'il y a perte auditive, certains des éléments sont perdus, et l'auditeur doit composer avec une information partielle. L'aspect linéaire est perdu et la personne qui a une perte auditive doit commencer à improviser, à composer avec un nombre de variables qui pourraient convenir au contexte et y avoir un sens grammatical. Toutefois, ces variables peuvent être très différentes de ce qui s'est réellement dit et mener à des contresens importants.

Les diapositives qui suivent vont démontrer quelques-unes des diverses options que la personne ayant une perte auditive peut être amenée à considérer avant de faire une "supposition informée" concernant ce qui s'est réellement dit et de commencer à formuler une réponse. Si la compréhension d'un seul des éléments primaires est erronée, la personne ayant une perte auditive risque de se trouver dans un grand embarras.

Une seconde observation est de mise ici. Il est important, tant pour l'entendant que pour le malentendant, de comprendre que ce phénomène ralentit le processus de communication. Alors qu'une personne entendante peut ordinairement être raisonnablement certaine de la conclusion de la phrase bien avant que celle-ci ne soit entièrement exprimée, le malentendant doit attendre que son interlocuteur ait fini de parler avant d'essayer de rassembler les pièces tout en espérant avoir fait les bonnes suppositions. Il peut ne s'agir que de quelques secondes, mais c'est quand même considérablement plus de temps que ce dont une personne entendante a besoin pour traiter la même information. Ce n'est qu'à ce moment là que la personne malentendante est en mesure de commencer à formuler une réponse. Rendu là, il est probable que la personne entendante est devenue frustrée du manque de réponse ou qu'elle soit passée à la formulation d'une nouvelle idée. Il se peut fort bien que la personne entendante ait le sentiment que l'autre n'est tout simplement pas intéressée et abandonne la partie par frustration. Par ailleurs, la personne malentendante se sentira frustrée et stupide. Le résultat est une rupture des communications et un isolement mutuel des deux parties, même si l'une et l'autre savent très bien qu'elles partagent une compréhension et une relation positive.

Il y a un certain nombre de recherches scientifiques qui suggèrent l'idée que ce changement dans le mode de communication n'est pas seulement dû aux changements dans la quantité d'information perçue, mais également dans la façon dont le cerveau traite en réalité cette information. Ces études suggèrent que, à mesure que la perte auditive progresse et que la perception et l'expression du langage est affectée, il se produit des changements dans la partie du cerveau qui traite l'information. Il faudra poursuivre les recherches, mais certaines études neurologiques indiquent que, lorsque la perception du langage change, la partie du cerveau qui traite cette information change aussi. II semblerait que le traitement de l'information linguistique passe de la partie du cerveau qui traite l'information auditive à celle qui traite l'information visuelle.

Ce phénomène peut s'expliquer par le fait que, dans la communication, on se sert plus des yeux pour la lecture labiale et la langue des signes, par exemple, que des oreilles. L'aspect important de cette information est que les problèmes de communication qui se produisent ne sont pas le résultat d'une mauvaise volonté de la part de l'orateur ou de l'auditeur. Ils sont dus en grande partie aux changement dans la façon dont le corps et le cerveau traitent cette information. Ce n'est pas une question de choix ou de caprice, c'est une question de changements physiologiques qui se produisent dans le corps, principalement à l'intérieur du cerveau, suite à la perte auditive. Si je dis principalement à l'intérieur du cerveau, c'est parce qu'il se produit également d'importants changements dans le langage corporel. Nous, en tant qu'entendants qui ne sommes pas nécessairement des travailleurs sociaux, sous-estimons l'importance de ce qui est communiqué par le langage corporel. Nous pouvons donc être moins enclins à percevoir le langage corporel des autres et aussi moins enclins a faire le meilleur usage de notre propre langage corporel.

J'espère que ces illustrations vous aident à comprendre ce qui arrive à la communication entre une personne entendante et une personne qui subit une perte auditive. Le facteur le plus important à se rappeler est qu'aucune de ces personnes n'est fautive. Ce fait est important à noter parce que les deux, l'entendant et le malentendant, faute de comprendre la situation, peuvent facilement accumuler des sentiments de frustration et de ressentiment envers l'autre. C'est la principale raison pour laquelle la perte de l'ouïe peut détruire des relations qui ont été sincères, attentives et de longue durée.

À part les aspects linéaire et non linéaire de la communication, nous devons également explorer le concept du contexte de la communication. C'est-à-dire que la communication peut se passer dans un contexte riche et dans un contexte pauvre. Qu'est-ce que cela veut dire? Je me réfère à E.T. Hall et à ce qu'il écrit dans « Beyond Culture ». Il étudie la communication à contexte riche et à contexte pauvre entre les personnes. Permettez-moi d'essayer d'expliquer la différence. Dans la communication à contexte riche, toute ou presque toute l'information pertinente à l'énoncé est exprimée avec les mots qui sont dits. La combinaison des mots exprimés et entendus contient toute l'information nécessaire au succès de la communication. Dans la communication à contexte pauvre, une grande part de l'information est implicite et pas nécessairement exprimée sous la forme de mots énoncés. C'est ce qui se passe dans la phrase montrée plus haut. Bien que le locuteur ait inclus tout le contexte requis pour la communication, l'auditeur, étant malentendant, n'a capté qu'une partie de cette information. Le contexte devient alors implicite et 1'auditeur doit imaginer, supposer, deviner une importante partie de l'information afin de comprendre la communication dans son détail.

À ce point-ci, j'aimerais utiliser des exemples tirés de l'art pictural pour démontrer visuellement ce que je veux dire. Je dois admettre que j'ai choisi des oeuvre qui illustrent clairement mon argument et que d'autres oeuvres peuvent ne pas démontrer aussi clairement mon point. Dans la peinture de De Chirico, un artiste dans la tradition occidentale, nous pouvons facilement voir que la peinture est une narration et que tous les aspects pertinents de l'image sont présents dans le cadre de la peinture. Dans l'oeuvre de l'artiste oriental You Wan-shan, l'aspect narratif est beaucoup moins évident et même, en ce qui a trait au contexte physique, nous notons que la plus grande partie des détails n'ont pas été peints à l'intérieur des limites de l'image. On nous donne quelques détails saillants et on nous laisse imaginer le reste. Et l'image n'en est pas moins complète!!! Seulement, elle n'est pas dite mot à mot. Nous, même comme occidentaux, pouvons nous identifier à l'image et comprendre ce que l'artiste a voulu exprimer.

Un autre aspect qui demande qu'on s'y arrête, c'est celui selon lequel, en tant qu'entendants, nous soyons habitués à recevoir toute l'information en contexte. Il en résulte que nous avons perdu notre aptitude à utiliser l'intuition et le langage corporel comme un moyen de communication. Je crois que les personnes qui ont connu une perte auditive doivent automatiquement apprendre à re-développer ces aptitudes et à s'y fier. Il se peut que ces tentatives ne soient pas infaillibles, mais elles contiennent certainement une composante importante du processus de communication.

Lorsqu'une personne souffre d'une perte auditive, une grande partie de l'information transmise par la parole est perdue et la personne doit se fier sur une information implicite ou déduite. C'est le besoin de choisir entre les différentes possibilités des mots telles que montrées plus haut avec les phrases utilisées comme exemples.

Comme vous pouvez le voir, le non linéaire et le contexte riche/pauvre sont très étroitement reliés. Lorsque quelqu'un perd l'ouïe, il doit composer avec un nombre plus restreint d'éléments de la conversation. Cela force la personne à abandonner le processus de communication linéaire et à s'adapter à une façon non linéaire de communiquer. Simultanément, l'individu qui a une perte auditive doit aussi ajuster la façon selon laquelle l'information est entreposée et traitée. Il doit toujours y avoir une opportunité de substituer un détail d'information à un autre qui peut être une variante très subtile sur le thème de base, mais qui peut avoir un impact majeur sur la communication fondamentale.

En toute justice, nous devrions aussi essayer de comprendre cette situation du point de vue de l'entendant: 1'époux/épouse, 1'enfant, 1'ami/e ou le/la collègue. La personne entendante vit aussi une frustration face à la rupture de communication avec une personne qui est un parent cher, un ami ou un collègue. Cette frustration est tout aussi réelle que celle que connaît la personne qui subit la perte de 1'ouïe. Il est difficile d'imaginer que l'autre, la personne entendante, rumine les pensées suivantes : "Je suis frustré d'essayer de communiquer avec toi. Je n'ai rien fait de mal. J'entends. Je peux communiquer. J'essaie. C'est toi qui a un problème Pourquoi devais-je me sentir mal parce que je suis normal ? Comment pourrais-je savoir quoi faire d'une façon différente ? C'est toi qui a changé." C'est un point de vue valide.

Toutefois, nous devons tous nous rappeler que l'époux/épouse ou le/la collègue entendant/e doit faire face à un problème de communication avec une seule personne, tandis que la personne qui subit une perte auditive a ce problème avec tous les gens qu'elle connaît. La personne qui subit une perte auditive est également aux prises avec tous les problèmes de la perte et du deuil. Tant que quelqu'un n'a pas connu la perte, il a probablement cru tous les concepts généralement acceptés voulant qu'un handicap soit une déficience. Comment alors concilier ces concepts bien ancrés et le fait qu'ils s'appliquent maintenant à moi ? Je suis devenu déficient. Je suis devenu une personne diminuée. C'est donc ma responsabilité, ma faute.

Logiquement, et dans un environnement politiquement correct, nous savons tous que ces énoncés sont terriblement faux, que les deux points de vue présentés ci-dessous sont terriblement erronés. Mais encore, en introspection sérieuse, nous savons tous que ce sont ces concepts qui ont préséance en dedans de nous, quelle que soit la force avec laquelle nous essayons de prendre nos distances vis-à-vis ces sentiments.

Je crois qu' il ne sera jamais possible de se débarrasser de ces sentiments. ils sont réels et ils sont légitimes. Ils deviennent seulement frustrants et troublants lorsqu'on ne les comprend pas. Et les comprendre ne veut pas dire les supprimer ou les éliminer. Les comprendre veut dire, d'abord et avant tout, en être conscients. Ça veut dire aussi les accepter comme légitimes et acceptables. Personne n'est à blâmer. Personne n'est le truand. Ce sont là des sentiments légitimes qui surgissent d'une situation inattendue et incomprise. Malheureusement, il se produit habituellement un nombre considérable de douleurs et de frustration avant que les parties ne commencent à comprendre qu'il y a une explication physique derrière tout ça.

Comment faire pour créer une sensibilisation qui aiderait à comprendre la situation avant que de tels sentiments ne se développent ? Et, une fois que nous comprenons la nature du problème, comment y remédier, renverser l'effet de la douleur et de l'incompréhension qui se sont déjà produites ? On doit réfléchir à rebours sur la situation qui a créé le stress et essayer de comprendre ce qui s'est passé, mais dans le contexte de la nouvelle compréhension. Il devrait alors être relativement facile de pardonner et d'oublier, d'ouvrir la porte à une nouvelle communication complémentaire et à l'acceptation de soi.

Je réalise que je n'ai pas offert de solution aux défis de communication auxquels les gens doivent faire face suite à une perte de l'ouïe. J'espère que j'ai pu vous aider à mieux comprendre ce qui se produit dans le processus et que cette compréhension aidera à réduire une partie de la frustration et des autres sentiments négatifs qui résultent du défi proposé par une perte auditive.

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