La communication affective entre l’enfant sourd, sa famille et l’équipe
de réadaptation
Par : Louise Roberge, psychologue
Thérapeute conjugale et familiale
Institut Raymond Dewar
En réadaptation, l’objectif poursuivi est de favoriser le développement
de la communication chez l’enfant sourd. Ce dernier et ses parents tentent de
communiquer aux intervenants de réadaptation l’expérience affective reliée
à la surdité. Cette tentative de communication se fait souvent à leur insu,
et de manière implicite et non-verbale. Des phénomènes tels que les
symptômes de l’enfant, le transfert et le contre-transfert, ainsi que la
résonance sont impliqués. Il importe que les intervenants reçoivent, et
tentent de décoder ces messages afin de mieux intervenir.
Cette communication vise à sensibiliser les intervenants à l’importance
de la communication affective avec les enfants sourds et leurs familles, et à l’utilisation
de leur subjectivité comme source d’information. La surdité ayant des
impacts individuels et interactionnels, il s’agit de présenter certains
concepts intra-psychiques et systémiques pertinents à la communication
affective, et d’appliquer ces idées au travail en équipe interdisciplinaire.

Symptôme et communication affective
Nous aborderons d’abord le symptôme comme étant un phénomène de
communication affective. Plus précisément, il sera question dans un premier
temps du sens intra-psychique du symptôme chez l’enfant.
Selon Maud Mannoni (1967), les symptômes d’un enfant constituent en fait
une parole voilée, c’est-à-dire un moyen d’exprimer indirectement les
difficultés vécues. Par son symptôme, l’enfant tente donc de communiquer,
même si cela se fait à son insu. Le symptôme peut exprimer la difficulté de
l’enfant de s’adapter à la réalité de sa surdité, comme il peut être
relié à la difficulté de composer avec la séparation de ses parents, ou avec
l’arrivée d’un autre enfant dans la famille.
Le symptôme est aussi une tentative inconsciente de solution d’un enjeu
développeméntal que l’enfant n’arrive pas à résoudre. Il exprime l’impasse
développeméntal dans lequel l’enfant se trouve.
L’exemple clinique suivant
peut être présenté les crises de colère d’une enfant sourde de sept ans,
qui sont apparues vers l’âge de deux ans, suite au diagnostic de la surdité.
Par ses crises de colère, l’enfant exprime
sa frustration, sa rage, et aussi son impuissance, face à la surdité et aux
difficultés de communication qui en découlent. En s’opposant fortement à sa
mère, l’enfant tente aussi de se séparer, de se différencier
psychologiquement. Elle éprouve des difficultés à y arriver parce qu’elle n’a
pas pu comme une autre enfant s’appuyer sur le langage. Donc les crises d’agressivité
indiquent une difficulté de séparation psychologique reliée à la surdité.
Après avoir présenté le sens intra-psychique que peut avoir un symptôme,
il est pertinent d’en aborder le sens systémique. Le sens systémique du
symptôme est relié au message, que l’enfant exprime à son insu, concernant
l’expérience affective de la famille. Par son symptôme, l’enfant est à
son insu le haut-parleur, le porte-parole de l’expérience affective de tous
et chacun des membres de la famille.
Par ses crises, l’enfant est le haut-parleur de l’expérience affective
vécue par tous et chacun des membres de la famille face à la surdité: leur
colère, leur peine, et aussi leur impuissance à communiquer par le langage la
complexité des émotions présentes.

Transfert, contre-transfert et communication affective
Un autre phénomène de communication affective est relié au transfert et au
contre-transfert.
Avant d’apporter des exemples cliniques, il
importe d’expliquer ces mécanismes dans un premier temps.
Au sujet du transfert, Freud a écrit que tout individu possède une manière
d’être personnelle de vivre ses relations affectives. Cette manière d’être
caractéristique peut se comparer à un cliché qui se reproduit et se répète
plusieurs fois dans la vie de l’individu dans ses relations affectives. Freud
écrit :
«Ce que le client recrée dans le transfert est …ce qui ne peut être
pensé (traduit) ou dit. Le transfert est fondamentalement adressé à un
autre…et c’est dans cette adresse qu’une vérité peut se faire jour».(Freud,
1952/1992, p.50-51)
Le concept de transfert qui a été élaboré dans le cadre de la
psychothérapie individuelle psychanalytique peut être utile pour comprendre
certains phénomènes qui surviennent dans la relation entre un enfant sourd et
les intervenants.
L’exemple suivant illustre cette idée. Un enfant sourd, disposant encore
de peu de langage, entre spontanément en contact dans la salle d’attente avec
son orthophoniste, en lui heurtant le ventre avec une petite auto (jouet).
Ajoutons que le jeu, symbolique spontané préféré de cet enfant est le
suivant: des autos qui entrent en collision.
Plus tard, dans le processus de l’intervention, les intervenants apprennent
un secret concernant le contexte ayant entouré la conception de cet enfant. Ces
derniers sont informés que l’enfant était un accident, selon l’image
employé en langage populaire. De plus, les intervevants apprennent que depuis
le diagnostic de la surdité, les conjoints se heurtent et s’affrontent, ce
dont l’enfant est témoin. Par ses comportements et ses jeux symboliques, l’enfant
tente donc d’exprimer, à son insu, une expérience affective reliée à des
enjeux fondamentaux dans la famille.
Abordons maintenant le concept de contre-transfert et son évolution. En
1910, Freud mentionne pour la première fois le terme de contre-transfert qui
réfère à l’expérience affective du thérapeute face à une personne
aidée. Jusqu’à 1950, les réactions émotives vécues face à une personne
aidée sont d’abord vues comme reliées aux conflits personnels du thérapeute
et comme pouvant nuire à la relation thérapeutique.
En 1950, Paula Heimann enrichit la notion de contre-transfert en y voyant une
source d ’information sur le patient. Saint-Pierre et al.,
rapportant la pensée de Heimann, écrivent :« le
contre-transfert renseigne ... sur le monde interne du patient tel qu ’il
est communiqué à travers les échanges et les transactions au sein du champ
dynamique qu’est la situation thérapeutique. »
L’expérience subjective vécue par un intervenant dans sa relation avec l’enfant
sourd et sa famille peut donc constituer donc une source d’information
permettant de mieux comprendre les clients. Dans la présentation, des exemples
cliniques sont apportés.

Concepts systémiques
Quand une équipe d’intervenants intervient auprès d’un enfant sourd et
de ses parents, les concepts systémiques sont très pertinents pour comprendre
les phénomènes de communication affective qui surviennent.
En approche systémique, la première cybernétique, qui est apparue vers
1950, accordait une grande importance à l’objectivité de l’intervenant. Ce
dernier était considéré comme un spécialiste neutre à l ’extérieur
du système thérapeutique. Rappelons d’ailleurs que l’approche systémique
est née en réaction à la psychanalyse qui accordait une grande importance aux
phénomènes transférentiels et contre-transférentiels.
La seconde cybernétique, qui est apparue aux débuts des années 1980,
considère qu’un nouveau système se construit dans la relation entre l’intervenant
(ou groupe d’intervenants) et la famille desservie. Ce nouveau système qui
émerge constitue le système thérapeutique. La seconde cybernétique accorde
de plus une place importante à la subjectivité de l’intervenant. Des
nouveaux concepts, tels que l’auto-référence et la résonance notamment, en
témoignent.
Concernant le concept d’auto-référence, Maurizio Andolfi, écrit :
« Les motivations et attentes du thérapeute ne peuvent… être ni
neutres ni d’ordre générique, mais se caractérisent au contraire par l’autoréférentialité
et sont guidées par ses convictions personnelles et par son propre système
de valeurs » (Andolfi, 1995, p.130).
Quant au concept de résonance, Mony Elkaïm écrit:
«J’appelle résonances ces assemblages particuliers, constitués par l’intersection
d’ éléments communs à différents individus ou systèmes humains, que
constituent les constructions mutuelles du réel du système thérapeutique;
ces éléments semblent résonner sous l’effet d’un facteur commun, un
peu comme des corps se mettent à vibrer sous l’effet d’une fréquence
déterminée». Il poursuit en ajoutant: «les sentiments qui naissent chez
tel ou tel membre du système thérapeutique ont …un sens et une fonction
par rapport au système même où ils émergent» (Elkaïm, 1995,
p.602).
En appliquant ces idées à l’intervention auprès de l’enfant sourd et
des membres de sa famille, il est permis de penser que ces derniers éveillent
et amplifient des éléments particuliers, donc des résonnaces, chez les
intervenants de l’équipe. L’expérience subjective vécue par les
intervenants est donc une source d’information importante.
Elkaïm écrit :
«nous ne pouvons éprouver un sentiment particulier, dans une situation
spécifique, que si, quelque part, une corde sensible vibre en nous. A mes
yeux, toutefois, le sens et la fonction de la vibration de cette corde ne
doivent pas être recherchés uniquement dans l’économie de l’individu:
ils sont liés, en même temps, au système au sein duquel l’individu se
découvre en train de vivre ce sentiment». Il ajoute : «… je ne
crois pas que ce que nous ressentons … soit un handicap: ces prétendus
handicaps me semblent au contraire pouvoir être transformés en des outils
de travail qui constituent de précieux atouts» (Elkaïm, 1995, p.602)
D’autres éléments d’information reliés à l’exemple clinique
apporté précédemment peuvent illustrer le concept de résonance. Ce jeune
enfant sourd mentionné précédemment, collaborait peu à l’orthophonie, en s’opposant
beaucoup notamment quand les deux parents étaient présents. L’orthophoniste
et l’audiologiste n’osaient pas dire aux parents que l’intervention
stagnait, que l’enfant ne progressait pas selon le pronostic établi en
fonction de critères objectifs, tels que le degré d’audition corrigée et de
perte auditive, et l’age lors de l’appareillage auditif. Un secret s’était
donc graduellement installé entre les intervenants et les parents. Plus tard,
les intervenants apprenaient qu’il y avait aussi un secret dans la famille.
D’autres phénomènes de résonance qui se sont produits en relation avec
cette famille peuvent être mentionnés. L’orthophoniste s’efforçait d’obtenir
rapidement des résultats avec l’enfant, en résonance avec la demande
implicite de la mère qui s’inquiétait beaucoup pour le développement de la
parole de l’enfant. L’audiologiste, en résonance avec le père, avait bon
espoir qu’avec le temps, l’enfant progresserait.

Conclusion
En conclusion, l’intervention vise à symboliser le non-dit, ce qui est
vécu de manière implicite, d’abord entre les intervenants, lors des
discussions cliniques entre eux, et par la suite avec la famille. Il s’agit
donc de nommer ce qui était jusque là innommable. L’intervention tente ainsi
de rétablir un processus essentiel dans le développement de la communication
qui a été ébranlé par la surdité.
Benoit Virole, dans un texte encore inédit, formule clairement cette idée
en écrivant :
«Un des apports les plus importants de l’étude de la surdité est le
constat que le langage ne se développe pas sur des bases
«proto-phonologiques» mais comme une extension des compétences
interactionnelles du nourrisson en relation avec son environnement parental.
Le premier instant critique dans la vie d’un enfant sourd est celui de l’établissement
des relations affectives précoces. On sait que l’établissement des
relations affectives précoces se construit sur une modalité biologique,
celui de l’attachement, mais qu’il ne s’y réduit pas. …Ces
relations s’établissent au travers d’un processus inconscient ... De
façon schématique, ce que le petit enfant ressent comme dangereux et
toxique dans son moi primitif doit être expulsé à l’extérieur au
travers du comportement. … le contenu de ces expulsions doit être compris
par la mère, symbolisé par elle et retranscris sous un autre mode chez son
propre enfant pour que celui-ci puisse l’introjecter dans sa constitution
psychique. Ce processus … est mis à mal par l’existence de la surdité.
… En effet, du fait de la dépression post diagnostique chez la mère, qu’elle
soit manifeste ou masquée, ces échanges inconscients sont généralement
grandement altérés. L’enfant et sa mère ne peuvent avancer ensemble
dans une synergie des échanges inconscients.» (Virole, B., et al.,
2003, p.7)

Bibliographie
Andolfi,M. (1995).Famille/Individu: un modèle trigénérationnel, in Mony
Elkaïm (sous la direction de), Panorama des thérapies familiales, Paris,
Seuil.
Bouchard,M.A .& al. (1994). De l’écoute à l’interprétation:
une approche des phénomènes de contre-transfert. Revue québecoise de
psychologie, Vol.15, no.1
Elkaïm, M.et Stengers,I. (1997). Assemblages et production de subjectivité
en thérapie familiale» in Cahiers critiques de thérapie familiale et de
pratiques de réseaux, No.18, 1997/1, p.111-133
Elkaïm, M. (sous la direction de) (1995). Panorama des thérapies
familiales. Paris, Seuil.
Freud, S. (1953|1992) La technique psychanalytique, Paris, P.U.F..
Mannoni,M. (1967). L’enfant, sa «maladie» et les autres: le symptôme et
la parole. Paris, Seuil.
Saint-Pierre, F., Pauzé,R., Normandin,L.et Bouchard, M.-A.. Auto-référence
et contre-transfert: deux territoires aux frontières communes, in
Générations, 6, p.45-43
Virole,B. et Ibad-Ramos,M.. Psychiatrie de l,enfant et de l’adolescent
sourd, 20 ans de clinique, document inédit
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