Reach Canada (TM) Equality and Justice for People with DisabilitiesConference Header image
...Page précédente

spacer used for formattingspacer used for formatting
Travaillons ensemble à bâtir un avenir commun
Première conférence canadienne sur la santé mentale et la surdité

La communication affective entre l’enfant sourd, sa famille et l’équipe de réadaptation

Par : Louise Roberge, psychologue
Thérapeute conjugale et familiale
Institut Raymond Dewar

En réadaptation, l’objectif poursuivi est de favoriser le développement de la communication chez l’enfant sourd. Ce dernier et ses parents tentent de communiquer aux intervenants de réadaptation l’expérience affective reliée à la surdité. Cette tentative de communication se fait souvent à leur insu, et de manière implicite et non-verbale. Des phénomènes tels que les symptômes de l’enfant, le transfert et le contre-transfert, ainsi que la résonance sont impliqués. Il importe que les intervenants reçoivent, et tentent de décoder ces messages afin de mieux intervenir.

Cette communication vise à sensibiliser les intervenants à l’importance de la communication affective avec les enfants sourds et leurs familles, et à l’utilisation de leur subjectivité comme source d’information. La surdité ayant des impacts individuels et interactionnels, il s’agit de présenter certains concepts intra-psychiques et systémiques pertinents à la communication affective, et d’appliquer ces idées au travail en équipe interdisciplinaire.


Symptôme et communication affective

Nous aborderons d’abord le symptôme comme étant un phénomène de communication affective. Plus précisément, il sera question dans un premier temps du sens intra-psychique du symptôme chez l’enfant.

Selon Maud Mannoni (1967), les symptômes d’un enfant constituent en fait une parole voilée, c’est-à-dire un moyen d’exprimer indirectement les difficultés vécues. Par son symptôme, l’enfant tente donc de communiquer, même si cela se fait à son insu. Le symptôme peut exprimer la difficulté de l’enfant de s’adapter à la réalité de sa surdité, comme il peut être relié à la difficulté de composer avec la séparation de ses parents, ou avec l’arrivée d’un autre enfant dans la famille.

Le symptôme est aussi une tentative inconsciente de solution d’un enjeu développeméntal que l’enfant n’arrive pas à résoudre. Il exprime l’impasse développeméntal dans lequel l’enfant se trouve.

L’exemple clinique suivant peut être présenté les crises de colère d’une enfant sourde de sept ans, qui sont apparues vers l’âge de deux ans, suite au diagnostic de la surdité.Par ses crises de colère, l’enfant exprime sa frustration, sa rage, et aussi son impuissance, face à la surdité et aux difficultés de communication qui en découlent. En s’opposant fortement à sa mère, l’enfant tente aussi de se séparer, de se différencier psychologiquement. Elle éprouve des difficultés à y arriver parce qu’elle n’a pas pu comme une autre enfant s’appuyer sur le langage. Donc les crises d’agressivité indiquent une difficulté de séparation psychologique reliée à la surdité.

Après avoir présenté le sens intra-psychique que peut avoir un symptôme, il est pertinent d’en aborder le sens systémique. Le sens systémique du symptôme est relié au message, que l’enfant exprime à son insu, concernant l’expérience affective de la famille. Par son symptôme, l’enfant est à son insu le haut-parleur, le porte-parole de l’expérience affective de tous et chacun des membres de la famille.

Par ses crises, l’enfant est le haut-parleur de l’expérience affective vécue par tous et chacun des membres de la famille face à la surdité: leur colère, leur peine, et aussi leur impuissance à communiquer par le langage la complexité des émotions présentes.


Transfert, contre-transfert et communication affective

Un autre phénomène de communication affective est relié au transfert et au contre-transfert. Avant d’apporter des exemples cliniques, il importe d’expliquer ces mécanismes dans un premier temps.

Au sujet du transfert, Freud a écrit que tout individu possède une manière d’être personnelle de vivre ses relations affectives. Cette manière d’être caractéristique peut se comparer à un cliché qui se reproduit et se répète plusieurs fois dans la vie de l’individu dans ses relations affectives. Freud écrit :

«Ce que le client recrée dans le transfert est …ce qui ne peut être pensé (traduit) ou dit. Le transfert est fondamentalement adressé à un autre…et c’est dans cette adresse qu’une vérité peut se faire jour».(Freud, 1952/1992, p.50-51)

Le concept de transfert qui a été élaboré dans le cadre de la psychothérapie individuelle psychanalytique peut être utile pour comprendre certains phénomènes qui surviennent dans la relation entre un enfant sourd et les intervenants.

L’exemple suivant illustre cette idée. Un enfant sourd, disposant encore de peu de langage, entre spontanément en contact dans la salle d’attente avec son orthophoniste, en lui heurtant le ventre avec une petite auto (jouet). Ajoutons que le jeu, symbolique spontané préféré de cet enfant est le suivant: des autos qui entrent en collision.

Plus tard, dans le processus de l’intervention, les intervenants apprennent un secret concernant le contexte ayant entouré la conception de cet enfant. Ces derniers sont informés que l’enfant était un accident, selon l’image employé en langage populaire. De plus, les intervevants apprennent que depuis le diagnostic de la surdité, les conjoints se heurtent et s’affrontent, ce dont l’enfant est témoin. Par ses comportements et ses jeux symboliques, l’enfant tente donc d’exprimer, à son insu, une expérience affective reliée à des enjeux fondamentaux dans la famille.

Abordons maintenant le concept de contre-transfert et son évolution. En 1910, Freud mentionne pour la première fois le terme de contre-transfert qui réfère à l’expérience affective du thérapeute face à une personne aidée. Jusqu’à 1950, les réactions émotives vécues face à une personne aidée sont d’abord vues comme reliées aux conflits personnels du thérapeute et comme pouvant nuire à la relation thérapeutique.

En 1950, Paula Heimann enrichit la notion de contre-transfert en y voyant une source d ’information sur le patient. Saint-Pierre et al., rapportant la pensée de Heimann, écrivent :« le contre-transfert renseigne ... sur le monde interne du patient tel qu ’il est communiqué à travers les échanges et les transactions au sein du champ dynamique qu’est la situation thérapeutique. »

L’expérience subjective vécue par un intervenant dans sa relation avec l’enfant sourd et sa famille peut donc constituer donc une source d’information permettant de mieux comprendre les clients. Dans la présentation, des exemples cliniques sont apportés.


Concepts systémiques

Quand une équipe d’intervenants intervient auprès d’un enfant sourd et de ses parents, les concepts systémiques sont très pertinents pour comprendre les phénomènes de communication affective qui surviennent.

En approche systémique, la première cybernétique, qui est apparue vers 1950, accordait une grande importance à l’objectivité de l’intervenant. Ce dernier était considéré comme un spécialiste neutre à l ’extérieur du système thérapeutique. Rappelons d’ailleurs que l’approche systémique est née en réaction à la psychanalyse qui accordait une grande importance aux phénomènes transférentiels et contre-transférentiels.

La seconde cybernétique, qui est apparue aux débuts des années 1980, considère qu’un nouveau système se construit dans la relation entre l’intervenant (ou groupe d’intervenants) et la famille desservie. Ce nouveau système qui émerge constitue le système thérapeutique. La seconde cybernétique accorde de plus une place importante à la subjectivité de l’intervenant. Des nouveaux concepts, tels que l’auto-référence et la résonance notamment, en témoignent.

Concernant le concept d’auto-référence, Maurizio Andolfi, écrit :

« Les motivations et attentes du thérapeute ne peuvent… être ni neutres ni d’ordre générique, mais se caractérisent au contraire par l’autoréférentialité et sont guidées par ses convictions personnelles et par son propre système de valeurs » (Andolfi, 1995, p.130).

Quant au concept de résonance, Mony Elkaïm écrit:

«J’appelle résonances ces assemblages particuliers, constitués par l’intersection d’ éléments communs à différents individus ou systèmes humains, que constituent les constructions mutuelles du réel du système thérapeutique; ces éléments semblent résonner sous l’effet d’un facteur commun, un peu comme des corps se mettent à vibrer sous l’effet d’une fréquence déterminée». Il poursuit en ajoutant: «les sentiments qui naissent chez tel ou tel membre du système thérapeutique ont …un sens et une fonction par rapport au système même où ils émergent» (Elkaïm, 1995, p.602).

En appliquant ces idées à l’intervention auprès de l’enfant sourd et des membres de sa famille, il est permis de penser que ces derniers éveillent et amplifient des éléments particuliers, donc des résonnaces, chez les intervenants de l’équipe. L’expérience subjective vécue par les intervenants est donc une source d’information importante.

Elkaïm écrit :

«nous ne pouvons éprouver un sentiment particulier, dans une situation spécifique, que si, quelque part, une corde sensible vibre en nous. A mes yeux, toutefois, le sens et la fonction de la vibration de cette corde ne doivent pas être recherchés uniquement dans l’économie de l’individu: ils sont liés, en même temps, au système au sein duquel l’individu se découvre en train de vivre ce sentiment». Il ajoute : «… je ne crois pas que ce que nous ressentons … soit un handicap: ces prétendus handicaps me semblent au contraire pouvoir être transformés en des outils de travail qui constituent de précieux atouts» (Elkaïm, 1995, p.602)

D’autres éléments d’information reliés à l’exemple clinique apporté précédemment peuvent illustrer le concept de résonance. Ce jeune enfant sourd mentionné précédemment, collaborait peu à l’orthophonie, en s’opposant beaucoup notamment quand les deux parents étaient présents. L’orthophoniste et l’audiologiste n’osaient pas dire aux parents que l’intervention stagnait, que l’enfant ne progressait pas selon le pronostic établi en fonction de critères objectifs, tels que le degré d’audition corrigée et de perte auditive, et l’age lors de l’appareillage auditif. Un secret s’était donc graduellement installé entre les intervenants et les parents. Plus tard, les intervenants apprenaient qu’il y avait aussi un secret dans la famille.

D’autres phénomènes de résonance qui se sont produits en relation avec cette famille peuvent être mentionnés. L’orthophoniste s’efforçait d’obtenir rapidement des résultats avec l’enfant, en résonance avec la demande implicite de la mère qui s’inquiétait beaucoup pour le développement de la parole de l’enfant. L’audiologiste, en résonance avec le père, avait bon espoir qu’avec le temps, l’enfant progresserait.


Conclusion

En conclusion, l’intervention vise à symboliser le non-dit, ce qui est vécu de manière implicite, d’abord entre les intervenants, lors des discussions cliniques entre eux, et par la suite avec la famille. Il s’agit donc de nommer ce qui était jusque là innommable. L’intervention tente ainsi de rétablir un processus essentiel dans le développement de la communication qui a été ébranlé par la surdité.

Benoit Virole, dans un texte encore inédit, formule clairement cette idée en écrivant :

«Un des apports les plus importants de l’étude de la surdité est le constat que le langage ne se développe pas sur des bases «proto-phonologiques» mais comme une extension des compétences interactionnelles du nourrisson en relation avec son environnement parental. Le premier instant critique dans la vie d’un enfant sourd est celui de l’établissement des relations affectives précoces. On sait que l’établissement des relations affectives précoces se construit sur une modalité biologique, celui de l’attachement, mais qu’il ne s’y réduit pas. …Ces relations s’établissent au travers d’un processus inconscient ... De façon schématique, ce que le petit enfant ressent comme dangereux et toxique dans son moi primitif doit être expulsé à l’extérieur au travers du comportement. … le contenu de ces expulsions doit être compris par la mère, symbolisé par elle et retranscris sous un autre mode chez son propre enfant pour que celui-ci puisse l’introjecter dans sa constitution psychique. Ce processus … est mis à mal par l’existence de la surdité. … En effet, du fait de la dépression post diagnostique chez la mère, qu’elle soit manifeste ou masquée, ces échanges inconscients sont généralement grandement altérés. L’enfant et sa mère ne peuvent avancer ensemble dans une synergie des échanges inconscients.» (Virole, B., et al., 2003, p.7)


Bibliographie

Andolfi,M. (1995).Famille/Individu: un modèle trigénérationnel, in Mony Elkaïm (sous la direction de), Panorama des thérapies familiales, Paris, Seuil.

Bouchard,M.A .& al. (1994). De l’écoute à l’interprétation: une approche des phénomènes de contre-transfert. Revue québecoise de psychologie, Vol.15, no.1

Elkaïm, M.et Stengers,I. (1997). Assemblages et production de subjectivité en thérapie familiale» in Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, No.18, 1997/1, p.111-133

Elkaïm, M. (sous la direction de) (1995). Panorama des thérapies familiales. Paris, Seuil.

Freud, S. (1953|1992) La technique psychanalytique, Paris, P.U.F..

Mannoni,M. (1967). L’enfant, sa «maladie» et les autres: le symptôme et la parole. Paris, Seuil.

Saint-Pierre, F., Pauzé,R., Normandin,L.et Bouchard, M.-A.. Auto-référence et contre-transfert: deux territoires aux frontières communes, in Générations, 6, p.45-43

Virole,B. et Ibad-Ramos,M.. Psychiatrie de l,enfant et de l’adolescent sourd, 20 ans de clinique, document inédit

au début

 Suite...

Table des matières

spacer used for formatting

Anglais